LE BON GROS SUD

LE BON GROS SUD

By Paquito Micorazon


Quatre mois !

 

Cela fait quatre mois que la France se gèle, que les épisodes neigeux succèdent aux pluies verglaçantes et que le bon peuple en appelle au Global Warming pour que cela cesse enfin.

 

Nous autres Frères de la côte[1] assistons impuissants au refroidissement quotidien de la température de l’eau en se demandant jusqu’où cela va bien pouvoir descendre et en chéckant les prévisions à dix jours sans voir poindre l’ombre d’un poil de dépression qui viendrait nous donner l’espoir de tremper les ailerons.

 

Et puis un jour, les modèles météos se mettent à converger et commencent à annoncer un changement, une baisse des pressions, un léger flux de sud qui tend à s’intensifier.

 

On n’ose y croire et pourtant, sur les forums, les discussions s’animent, on commence à tirer des plans sur la comète. Certes on est en janvier, mais une petite dèp qui passe par là est toujours bonne à prendre !

 

Et puis un bon matin, il est là : ce bon vieux Sud. Même à Paris on peut le sentir. A peine mis le nez dehors, on le sent, il vous enveloppe, l’air est devenu tout d’un coup plus lourd, il ferait plus que les 13°actuels, on pourrait appeler ça de la moiteur.

 

Le vent du sud est de retour, c’est un peu le vent de la maison. Je me plais à imaginer qu’avant de parvenir jusqu’à moi, il a parcouru les Landes, puis longé la côte pour se charger d’iode et venir me dire « Viens ! Il est l’heure, lâche tes affaires, charge la voiture, je t’attends et avec moi les trains de houles qui ont parcouru l’Atlantique pour toi et qui vont s’écraser sur tes plages préférées« .

 

En quelques pas, même sans ouvrir les yeux, je sais ce que cela signifie, je le sens, c’est épidermique, je pense à ces matins de tempête sur la bassin d’Arcachon quand j’étais ados, le vent soufflant dans les pins qui m’empêchait déjà à l’époque de dormir, le grondement de la houle se fracassant en barres dans les passes qu’on entendait des dizaines de kilomètres à l’intérieur des terres, et puis ces couleurs, les pins qui deviennent gris alors que le vent les tord autour de leur axe, l’odeur de la résine dégagée par l’arrachage des petits branchages n’ayant pu résister aux assauts des rafales, autant de petits signes qui m’appellent.



 

Plus au sud, il y a un vent qu’on appelle Mistral, « le Maître », mais pour nous, tous les vents devraient s’appeler ainsi, ils nous appellent et nous accourrons.


Ce matin de janvier, alors qu’une fin de semaine chargée se profile, tout ce que j’ai envie de dire, de faire, c’est annuler tous mes rendez-vous, et d’hurler « Mais laissez-moi !!! Mon Maître m’appelle !« 

 

J’ai déjà mécaniquement sauté dans mon bus quand je suis tiré de mes pensées par les vibrations de mon téléphone. Il n’est pas 9 heures que les premiers sms tombent. Je ne suis pas seul, la petite communauté de planchous que nous formons est en état d’alerte, c’est notre « Rencontre du troisième type » à nous, comme si à ce moment précis, tous, où que nous soyons, avions reçu le même signal, les mêmes stimuli : nous devons y aller !

 

Il nous faut moins d’une demie journée pour transformer nos urgences en questions secondaires, organiser la répartition du matos dans les camions et booker  notre gîte préféré le Valciot : un ancien manoir calé sur la colline qui domine le spot de Siouville : le Hookipa du Nord, haut lieu emblématique parmi la ribambelle de spots que compte la presqu’île du Cotentin et ses dizaines et des dizaines de kilomètres de plages protégées par des dunes et exposées aux tempêtes de la Manche. L’étendue de cette zone encore sauvage, la multiplicité de ses peaks et les risques (surtout matériels) encourus lors des grosses sessions offrent la meilleure des garanties contre la surpopulation. C’est immense, mais c’est intime à la fois car devant la brutalité des conditions, un seul mot d’ordre : restons groupés !


Quelques heures d’Internet et de téléphone plus tard, le convoi est en route. Tout peut arriver à ce moment-là, rien n’a d’importance, ON PART LES MECS, ON SE CASSE !!! Vous savez ce que ça veut dire ? C’est la quille, la perm, les grandes vacances, tout à la fois. Quelqu’un a trouvé la touche reset de mon cerveau et a remis les compteurs à zéro pour qu’il soit prêt à stocker les plus incroyables souvenirs.

 

C’est une constante chez moi, je crois que je ne suis jamais plus heureux que quand je mets la clef dans le contact, la voiture chargée comme un romano ou quand résonne la voix du contrôleur « bienvenue dans le train à destination de … ce train desservira les gares de…« . Je suis jamais rentré dans des trips où je me croyais invincible, mais dans ces moments-là je ne vois sincèrement pas ce qu’il pourrait m’arriver. Voilà, ma dope c’est ça : la clef de contact, le « souhaitez-vous confirmer votre réservation » sur une page HTML. La vie n’est qu’une succession de week-ends et de moments cools entrecoupés de jours sans importance qu’on finit par apprendre à gérer.

 

Plus on s’approche, plus la pluie s’intensifie et avec elle le vent et les ombres folles des arbres sous les lampadaires, et toujours cette sensation de quasi moiteur à la descente de la voiture, si caractéristique des flux de sud. On ne voit rien, et pourtant nous le savons, la houle est à l’heure elle aussi, on entend les vagues se briser 500 m en contrebas, le plus dur maintenant sera de trouver le sommeil.

 

Du fond de mon lit, je bous intérieurement. C’est toujours pareil les veilles de grosses sessions : impossible de dormir (d’ailleurs, au moment où j’écris ces lignes nous sommes la veille d’une de ces sessions). Le temps n’existe plus, je suis redevenu le petit garçon qui s’apprête à affronter sa première tempête. La configuration des lieux s’y prête, chambrées de quatre ou six, lits superposés, bazar intégral en 3 min chrono, l’ambiance tient plus de l’auberge de jeunesse que du Relais & Châteaux. Que vous ayez 14 ans ou la trentaine bien tassée, y a pas photos, calez dix mecs ensemble dans une piaule et au petit matin vous en trouverez toujours un ou deux qui se seront gourés et auront enfilé le calebute des autres.

 

C’est donc après une nuit trop courte que nous débarquons de bon matin sur le spot.


© TEAM BAMBINI


 

L’intérêt de dormir sur place est certes d’arriver parmi les premiers, mais la contrepartie, comme ce matin-là, c’est que du coup, personne n’est à l’eau pour servir de cobaye et que le moins que l’on puisse dire, est que la partie semble mal engagée. Les vagues sont massives, les bancs du large semblent saturer, ça pète de partout, le chanel n’a pas l’air de fonctionner et pourtant, il va bien falloir se lancer.



C’est dans ces moments que le Windsurf prend une dimension mystique, et sans vouloir tomber dans caricature du genre  « ouais, moi et la nature ne faisons qu’un et d’ailleurs ma mère c’est Chita…« , cette session m’a profondément marqué.

 

Oui c’était hardcore, oui l’eau était gelée et oui, dix secondes avant de franchir la barre, on ne voyait pas l’ombre d’un passage entre les mammouths de sets qui déferlaient, et pourtant…

 

….et pourtant ce jour-là, comme par magie, le passage s’est ouvert presque à chaque tentative, comme si les vagues me disaient, allez petit, vient me voir, on a envie de te voir caracoler encore une fois avant de mourir de notre belle mort dans quelques heures.


© TEAM BAMBINI


Derrière la barre, c’est une autre monde : fini le fracas des rouleaux et le blanc éblouissant de la zone d’impact, seul demeure le sifflement de la tempête et l’énormité de la houle. Les têtes de nos mats disparaissent alors pour ne réapparaitre que sporadiquement, mais pourtant, Dieu qu’on est bien ! La houle est protectrice, elle est régulière et ne prend jamais en traitre, elle donne l’impression de pouvoir s’y blottir quand on se cale en son creux. En bas  tout est calme, la pression dans la voile en vient même à disparaitre, alors qu’à chaque remontée, c’est le chaos. Alors oui, ces instants sont fugaces, mais plus la houle est énorme, plus ils durent.


© TEAM BAMBINI


 

Vient alors le moment du retour, le moment du choix du train qui va nous ramener à quai. Le voilà justement qui déboule. Au début, ce n’est qu’une masse lointaine, puis, au fur et à mesure de son approche, la série de dessine, 3, 4 ou 6 ondes selon les cas, reste alors à faire demi-tour et se caler sur l’une d’elles.



 

Quel pied de la sentir enfler sous ses straps ! Nombreux sont ceux qui décrivent cela comme une folle cavalcade. Tout commence au pas, par une légère déformation de la surface de l’eau, la bête sommeille encore dans les profondeurs, puis elle enfle, le trot est alors engagé, le jeu est de la suivre, de rester dessus, sans se laisser dépasser ni se retrouver trop en avance, puis vient enfin la chevauchée finale, la houle devient une vague, la respiration s’arrête et c’est le drop final, la descente ultime. Même si on ne la suit que depuis quelques secondes, une minute tout au plus, cette vague c’est la nôtre, on a l’impression qu’on l’a choisie, élevée, choyée pour ce moment-là.


© TEAM BAMBINI


 

La descente semble sans fin et l’accélération sans limite, la face de la bête est lisse, abrupte, elle pourrait engloutir gréement et bonhomme en une fraction de seconde, oui mais voilà, ce jour-là c’est open bar, et au lieu d’être puni pour tant d’insolence, c’est la grande porte et les flonflons qui vont avec qui me sont offerts, une sortie par les airs à la Polakow et à plusieurs reprises s’il vous plait.

Je ne suis pas le seul à être à la fête, la petite dizaine à l’eau ce jour-là vivra sa plus belle session de l’année. J’ai autant d’images de moi que des autres en tête. Vidéos, photos, reports sur les différents forums et médias sociaux prolongeront le plaisir, mais alors que j’enlève ma combine par cette fin d’après-midi de janvier 2011 sans même ressentir alors le moindre frisson, j’adresse mentalement un clin d’œil de remerciement à mon super pote : le bon vieux Sud !

 

Paquito Micorazon

 

__________________

[1] © Terry Kingtown

 

 

 

Paquito Micorazon, est  Juge de vagues sur le championnat de France de Funboard (http://www.aff.net) et juge de Freestyle sur le Tour européen (http://www.efpt.net), quand il n’est pas sur l’eau ou sur une compète, il est avocat d’affaires à Paris (http://www.arguin-avocats.com).

 

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